Cette chronique fait partie de la série « Le temps de forêts : par-delà les préjugés » — © 2026 Christian Pinaudeau
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C’était le 25 Mars à Bruxelles. La Commission lance « Une nouvelle stratégie pour faire face à la menace croissante des incendies de forêt ».
Et de nous présenter « Une nouvelle approche intégrée de la gestion des risques d’incendies de forêt… ». Puis s’ensuit un drôle d’argumentaire. Ainsi peut-on lire (extraits) :
« … iI est donc essentiel de restaurer la nature en Europe, car des écosystèmes sains sont plus résilients face aux incendies de forêt… », « …c’est la raison pour laquelle la Commission … propose de renforcer son soutien aux mesures de prévention des incendies fondées sur des écosystèmes. L’objectif est de façonner des paysages résilients face aux incendies et d’atténuer les risques et les effets des incendies de forêt grâce à la protection et à la restauration de la nature… »
Argumentaire étrange, qui relève plus de l’incantation, du prodige que d’une approche objective des risques, qui ne prend pas la mesure de la menace en effet croissante des feux de forêt. Nous sommes là dans une « nouvelle » conception, plutôt angélique, romantique, voir bucolique des risques.
Le plus surprenant est que cette « nouvelle approche » est basée sur des constats formulés déjà depuis longtemps, mais à aucun moment leur mise en œuvre n’a été concrètement proposée, et surtout par qui ? Si ce n’est de demander aux États membres de le faire, mais sans vraiment les « inciter » à le faire.
Une nouvelle approche qui tourne en rond, et qui est nouvelle du seul fait que les présentateurs sont nouveaux.
Il y a déjà plus de 40 ans l’INRAE d’Aix en Provence travaillait sur la recherche de l’arbre le plus résistant au feu. Il y eut une foultitude d’expériences. Bien sûr, le chêne, l’olivier et bien d’autres feuillus sont moins combustibles. Évidemment, il sera plus difficile de mettre le feu à une futaie de chênes matures, avec très peu de sous-bois, nettement moins inflammable qu’un peuplement de résineux. On le savait déjà. Maintenant c’est démontré et documenté, très bien.
À l’époque, des hypothèses ont été avancées suivant lesquelles il serait possible de faire des barrières de feuillus, de concevoir des « paysage résistant au feu », mais ces hypothèses restent encore aujourd’hui… des hypothèses. À ce propos une récente étude de l’INRAE d’Aix en Provence, Le Tholonet, fait le point sur ces recherches sous forme d’un rapport de synthèse (cf. Projet Vulnefeu décembre 2025, janvier 2026, INRAE / AFORCE).
Or à ce propos, un point rarement évoqué mais fondamental : les délais ? Supposons la décision prise et le réalisateur identifié dans combien de temps ces paysages, ces barrières de feuillus, seront opérationnels ? Dans 30, 40 ans ? Que fait-on en attendant pour protéger les forêts : rien ?
Les autorités, nationales et européennes, iront elles à Lourdes pour ce faire ?
Bref, nous voilà dans 50 ans, toujours confrontés à une augmentation permanente des départs de feux de forêt… et des forêts de feuillus brûlent comme les autres (cf. les méga-feux aux USA, en Australie…)
Trois facteurs sont à prendre en compte :
- d’une part, les stations géo-climatiques qui déterminent la présence de telle ou telle essence (par exemple le pin d’Alep ou le pin maritime dans le sud, sur des terrains pas très riches, pas suffisamment pour des beaux feuillus), en l’espèce c’est le sol qui commande… et la géographie.
- d’autre part, la démographie avec l’urbanisation et les infrastructures qui vont avec (routières, ferrées, électriques…). De surcroît, il faut se rappeler qu’en métropole en 60 ans la population est passée de 60 millions à 68, voire 70 en 2030. Auxquels s’ajoutent chaque année autour de 100 Millions de touristes… !
- enfin, et ceci découle de cela, disons que 95% des départs de feu sont le fait de l’homme directement ou indirectement : le feu Suit l’homme ! (cf ma thèse sur le sujet notamment).
Or si les deux premiers facteurs sont plus ou moins intégrés dans les différentes études, la troisième l’est beaucoup moins. Et en tout cas, les conséquences ne sont pas ou peu tirées.
Comment une « barrière » de feuillus va-t-elle résister à une mise à feu volontaire et préparée (avec de l’essence par exemple), et pourquoi mettre le feu à cette barrière et pas à coté ? ou le long d’une voie ferrée ou d’une autoroute ? Comment on fait : des feuillus sur des centaines de km, et qui le fait ? Sans oublier le barbecue ou l’accident avec la voiture qui prend feu…
Pourtant, les solutions sont connues, des exemples existent : seule l’organisation obligatoire à l’échelle de chaque massif d’une politique d’aménagement systématique de prévention, sur le terrain, pourra limiter la propagation des feux. C’est-à-dire concevoir une gestion des forêts au regard des risques. Politique de prévention signifie équipements appropriés sur le terrain considérant les zones à risques dûment identifiées, cartographiées, géo-référencées, c’est-à-dire des pistes, des points d’eau (naturels ou des réserves), des passages à gué, ponceaux etc… Cette politique passe par l’obligation faite aux propriétaires forestiers de s’engager et de gérer les programmes de travaux de DFCI qu’ils décideront chaque année dans le cadre d’associations obligatoires qui, à ce titre, seront les destinataires [1] )des cofinancements ad hoc par les collectivités locales, départementales, régionales, l’État et l’UE. Ce sont les propriétaires de ces forêts, ainsi regroupés, qui doivent le faire. Qui d’autre ? Et il faut les aider pour ce faire.
De même les opérateurs des linéaires, des routes, des autoroutes, des voies ferrées, des lignes électriques… devront obligatoirement s’engager à nettoyer systématiquement de part et d’autre de l’infrastructure une bande nue de 20 mètres (10 mètres pour les routes départementales) sous peine de fortes amendes et de la restauration des milieux sinistrés par le feu.
« L’arbre pompier » dans une société urbanisée, est une illusion. Mais la politique ne contribue-t-elle pas à entretenir l’illusion en attendant, après le prochain grand feu, les « nouvelles» annonces, une « nouvelle stratégie de… » ?
Cet argumentaire est-il formulé pour satisfaire un courant de pensée et/ou traduit il l’incapacité à anticiper, l’incapacité à organiser une politique de prévention réelle, des risques alors qu’ils sont connus ?
[1] Un propriétaire forestier isolé n’aura pas accès à ces cofinancements.