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Dédicace
Je dédie ce livre aux centaines de ceux et celles, souvent devenus des amis, que j’ai rencontrés au cours de réunions, en salle ou sur le terrain, où nous avons tenté de mettre fin à ce fléau éternel que sont les feux de forêts en Provence.
Je le dédie tout particulièrement aux sapeurs-pompiers du Var, aux 5 000 bénévoles des CCFF du Var.
Enfin, je le dédie à titre personnel à Gérard Gautier, qui a consacré sa « double vie » à la forêt privée provençale sans ménager ni son temps, ni son énergie et à François de Canson, redoutable animateur politique, marathonien des causes qu’il embrasse avec une efficacité qui épouse subtilement ses ambitions [1].
« Un livre, pour mériter d’être écrit,
doit susciter des désastres,
engendrer des perditions,
des anéantissements,
des trahisons de l’ordre social,
il doit prodiguer le feu d’un incendie esthétique. »
Maurice Dantec
« On n’éteint pas un incendie
en apportant du bois dans ses bras. »
Proverbe japonais
« Un pyromane
est un flambeur estival
qui préfère les forêts aux casinos. »
Philippe Bouvard
« Une petite étoile,
est capable de guider le marin dans la mer,
une seule étincelle
peut toujours allumer un incendie gigantesque. »
Ivan Vazov
« Chaque étincelle
est à elle seule tout l’incendie ;
elle le porte, l’augmente, le diffuse. »
Jean Marcel
« Quiconque a été confronté
un jour dans sa vie à un incendie,
reconnaît de loin sa fumée. »
Assoumou Urbain Kadjo
Préambule
Je n’avais rien d’un forestier prédestiné.
Né titi parisien, ingénieur, informaticien, dirigeant d’entreprises, je me préparai une retraite paisible d’émigré climatique en Provence lorsque, presque sans m’en rendre compte, j’y ai fait l’acquisition en 1999 d’un domaine de 60 hectares : une bastide, une colline boisée dans les Maures, pentue, impénétrable, reprenant vie naturellement, sans travaux ni soins, après deux incendies qui l’avaient traversée en 1990 et 1994, la laissant dans un état épouvantable.
J’ai commencé par aimer ma forêt : j’ai débroussaillé hectare par hectare, j’ai retrouvé les chemins et sentiers, je les ai réouverts et rendus praticables, j’ai pu accéder aux berges du Réal Martin, j’ai commencé à enlever les troncs calcinés empêtrés dans les ronciers sauvages, j’ai papoté avec les sangliers et avec les chasseurs, je m’y suis promené avec mon épouse et nos enfants parisiens y ont joué pendant leurs vacances…
Mais, c’était sans compter… sur des voisins jaloux, sur des « écolos » de tous bords et surtout sur l’Administration française et sa forêt de codes. J’avais eu le malheur de ne rien demander à personne, d’aimer ma liberté, la nature, de croire que j’étais chez moi et que j’y faisais bien les choses, comme il fallait le faire, et que c’était permis. Un voisin a porté plainte parce que mes tronçonneuses faisaient un bruit nuisible à sa santé, la DDE m’est tombée sur le dos parce que je refaisais mes chemins et m’a dressé un procès-verbal qui m’a fait découvrir les subtilités des EBC, celles du Code de l’Urbanisme, du Code Rural, du Code Forestier, de Natura 2000…
C’est alors que j’ai rencontré le Syndicat Fransylva qui m’a apporté son support. Louis Valentin, son président fondateur, a adressé un remarquable courrier à la DDE, prenant ma défense, expliquant le rôle bénéfique que je jouais, tant pour la protection contre les incendies que pour le maintien de la biodiversité, le stockage du carbone ou la qualité des paysages…
Il y avait une contrepartie morale, on m’a dit « Viens au Syndicat ».
J’ai assisté pour la première fois à l’AG d’un tel syndicat, en curieux. C’était en 2008, à Ramatuelle.
C’était un piège, j’y suis tombé.
Quand le président a fait appel aux candidatures pour renouveler les membres du conseil, mon voisin, et néanmoins ami, s’est levé et a dit « lui » en me désignant puis en faisant mon panégyrique.
J’ai été adopté « administrateur » sur le champ, alors que je n’étais même pas adhérent du syndicat !
Que voulez-vous donc que je fisse ?
J’ai adhéré et, en quelques mois, j’en ai tiré mes premiers bénéfices :
- un armistice avec la DDE : sept ans après, j’ai été relaxé,
- ma responsabilité civile a été assurée pour les dangers courus par les intrus qui pénètrent dans ma forêt à l’insu de mon plein gré,
- j’ai bénéficié d’une formation d’exception qui n’a eu d’égal que mon engagement futur,
- j’ai découvert ma passion pour la forêt et pour le « métier » de propriétaire forestier, j’ai pu parler de la forêt, de ses rôles pour la société et contribuer à la défendre face aux agressions qui la menacent.
En 2012, mes pairs m’ont fait la confiance et surtout l’honneur de m’élire à la présidence du syndicat, prélude à une courte « carrière de bénévole » fulgurante :
- Président de Fransylva PACA, l’Union Régionale des Forestiers Privés de la région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur en 2014,
- Fondateur et vice-président de Fibois Sud, l’interprofession régionale de la filière Forêt-Bois, où je représentais l’amont forestier public et privé au bureau, en 2015
- Vice-président du CRPF PACA en 2016,
- Vice-président de PEFC PACA en 2019.
Ayant découvert mon domaine des Baumes en 1976, j’avais vécu le feu des Mayons de 1979, celui de Collobrières qui s’était arrêté dans ma colline en 1990 et les grands incendies de l’année noire 2003.
Trop âgé pour être « soldat du feu », je m’étais contenté d’être simple « équipier » au sein du CCFF de ma commune, mais mes nombreux mandats forestiers, et ma disponibilité de retraité me faisaient siéger régulièrement dans tant de commissions et m’exprimer dans tant de réunions que j’étais devenu, à tort ou à raison, un des « experts » incontournables du Sud méditerranéen et de ses incendies.
J’avais eu le plaisir de constater que, d’année en année, le Var maîtrisait de mieux en mieux le risque d’incendie de ses 62 % de surface boisée.
Même la légère remontée de 2016/2017 n’avait pas entaché mon optimisme et en 2018, sous le dynamisme de François de Canson, maire de La Londe-lès-Maures et vice-président du Conseil régional, nous avons lancé puis gagné « La guerre du feu ».

En 2020, mon épouse m’a convaincu qu’il était raisonnable d’émigrer dans une maison de plain-pied plus adaptée aux évolutions naturelles probables que l’âge finira un jour par m’imposer.
C’est la mort dans l’âme que j’ai mis en vente mon domaine forestier des Maures et que j’ai troqué ma pelle hydraulique et mes tronçonneuses contre une tondeuse à gazon et un sécateur.
Quand, le 16 août 2021, la Plaine des Maures s’est à nouveau enflammée après 18 étés de répit, je n’étais plus propriétaire de ma forêt depuis quinze jours et j’avais déjà rédigé plus des trois-quarts du présent livre.
Le feu de Gonfaron, 6.848 hectares de forêts varoises calcinés en quelques jours, allait-il me contraindre à revoir entièrement ma copie ?
Var matin avait titré « Une année noire pour le Var ».
En fait, pas vraiment. En 2021 le Var n’a connu que 3 feux de végétation significatifs (ayant parcouru plus de 1 hectare) et, à lui seul, le feu de Gonfaron en a consommé 6.832. Les deux autres en ont parcouru seulement 2 et 7. Sur le plan statistique, un seul incendie, surtout exceptionnel, ne change pas la tendance et le Var pouvait continuer à prétendre avoir encore gagné la guerre du feu.

Le debriefing de ce feu, qui n’était pas inéluctable et qu’on aurait pu éviter, fut mon dernier « combat » (en salle et politique). J’avais progressivement commencé à passer la main à des successeurs volontaires, compétents, courageux et passionnés pour prendre les rênes du syndicat du Var, de l’union régionale et occuper les sièges et autres strapontins sur lesquels j’avais usé le fond de mes treillis pour me retrouver, le 1er juillet 2022, solitaire, mais libre de toute contrainte.
Mon livre était quasiment terminé, mis en page et prêt à être transmis à l’imprimeur quand les Landes de Gascogne ont pris le relai et « rallumé ma flamme ».
En fait, si je me limite aux sinistres « significatifs » (plus de 200 hectares), il n’y en a eu que 6 dans les deux départements du massif, la Gironde et les Landes, dont seulement 3 gros feux .

Fallait-il, pour la deuxième fois en deux ans que je revois mon ouvrage de fond en comble, sous prétexte qu’un ou deux nouveaux sinistres d’envergure venaient mettre leur nez au balcon ?
Il est évident que quand on traite de sujets qui sont hélas du domaine des « faits divers », le moindre livre, fût-il le plus exhaustif possible, a toutes les chances d’être déjà obsolète à peine sorti des presses de l’imprimeur car il ne peut pas prendre en compte des sinistres intervenus postérieurement à sa rédaction.
Début août 2022, juste après le premier feu de La Teste-du-Buch, en prévision des réunions ministérielles planifiées pour la rentrée, Gérard Gautier, mon « complice » de longue date [2], qui était désormais seul aux premières loges pour exprimer le point de vue des forestiers privés vis-à-vis du risque incendie auprès des autorités et instances nationales avait rédigé un résumé qui figure dans son intégralité dans le chapitre « Qu’en pensent les forestiers privés ? » dans la partie IV du présent ouvrage.
Ma réponse immédiate à la lecture de son mail a été la suivante :
Bonjour Gérard,
J’avais décidé d’oublier la forêt mais ton texte (remarquable) réveille en moi le volcan qui n’a jamais épuisé la lave qu’il cultive au fond de ses entrailles.
Les dernières semaines ont médiatisé un tel nombre de sinistres que l’envie de m’exprimer bouillonnait dans mon crâne, car manifestement les spectateurs (politiques, journalistes, grand public…) ont la mémoire courte (qui a rappelé les 52.000 hectares du feu de 1949 et ses 82 morts quasiment au même endroit en Gironde ?)
Les Verts en profitent pour crier sus au changement climatique alors les causes « naturelles » des mises à feu sont de 1 à 2 % (98 à 99 % des feux qui ont parcouru plus de 10 hectares avant d’être maitrisés dans notre Sud-Est sont dus à l’Homme [3], dont la moitié attribués à la malveillance. Les pyromanes se débrouillent pour mettre le feu quand il fait très chaud, que c’est très sec, qu’il y a du vent, à des endroits peu accessibles et assez tard le soir pour que les Canadairs ne puissent plus intervenir).
Bref, j’ai moi aussi plein de choses au bout du clavier mais ma décision de silence primait.
Ma question est : « que veux-tu faire de tes 8 pages et à qui les destines-tu ? »
N’est-ce pas l’occasion pour sortir mon « livre blanc », plus de 300 pages à destination large, y compris grand public, en en profitant pour valoriser les forestiers privés ?
Les deux derniers ouvrages publiés sur le sujet me semblent insuffisants et ne mettent pas vraiment le doigt sur le vrai sujet, la solution :
« Comment réduire le nombre de départs de feux ? »
« Quand la Forêt brûle » de Joëlle Zask (Premier parallèle, juillet 2020) a eu du succès, mais il n’aborde pas les solutions souhaitables en France.
« Échec aux feux de forêt » de Christian Pinaudeau (L’Harmattan, 2020) est beaucoup plus documenté mais traite surtout les difficultés historiques et des bagarres du financement de la DFCI (entre l’État, les collectivités et les propriétaires) dans le massif des Landes dont les caractéristiques urbanistiques et économiques sont très différentes de celles de notre Provence mitée et reste très incomplet sur le Sud-Est. Son sérieux a fait que sa diffusion a été plus discrète.
La tendance au catastrophisme et à l’emploi abusif des termes « méga feu » et « jamais vu » m’irrite d’autant plus qu’elle est à l’inverse de la réalité française même si ce début d’été nous a gâtés.
Bref, cher Gérard, tu m’as redonné l’envie de publier.
Et j’ai alors décidé de finaliser rapidement mon projet sans chercher à en faire une encyclopédie, ni attendre les grands feux qui ne manqueront pas de se manifester dans les 30 prochaines années.
Frédéric-Georges Roux
Solliès-Pont
19 septembre 2022
Introduction
Le nombre impressionnant des incendies de forêts de l’été 2022, dans des régions françaises qui n’y étaient pas, ou n’y étaient plus, habituées [4], a provoqué une nouvelle prise de conscience nationale et un brouhaha politico-sociéto-médiatique d’une ampleur jusqu’à présent inégalée.
« Plus jamais ça ! » est de retour. Chacun y va de son commentaire et de sa solution et les autorités s’agitent à nouveau. Est-on à la veille d’un « Grenelle des feux de forêts » et, pourquoi pas, de la création d’un « Conseil de Défense Incendies » élyséen pour mener « la Guerre du feu [5] » à l’échelon national ?
Nous avons eu droit à des centaines d’heures d’émissions, toutes plus emphatiques et anxiogènes les unes que les autres, où des dizaines « d’experts » de la dernière heure ont étalé leur science et expliqué le pourquoi des choses, ce qu’il aurait fallu faire et ce qu’il faudra faire, et à des centaines de gros titres à la Une de la presse quotidienne et en couverture des magazines à grand spectacle où le choc des photos n’avait rien à envier au poids des mots.
Évidemment il a été de bon ton de fustiger le grand coupable du siècle, le « dérèglement climatique », bouc émissaire innocent car, pour qu’il y ait un feu de forêt il est nécessaire qu’il y ait un « départ de feu » et les enquêtes menées à la suite des sinistres montrent incontestablement que plus de 90 % des départs de feu sont, en France et ailleurs, d’origine humaine et donc que les incendies de forêts ne sont pas une catastrophe naturelle.
Loin de moi cependant l’idée de nier la réalité des évolutions du climat et de la tendance à un réchauffement, ni de minimiser l’influence de la sécheresse, des températures élevées et des vents violents sur la propagation des incendies et leur ampleur, mais, comme on le verra dans la présente étude, il n’y a pas de corrélation avérée entre les départs de feux et les évolutions des paramètres climatiques caniculaires ou non.
Le « réchauffement climatique » et les « incendies de forêts » sont deux sujets critiques, mais dont la résolution relève de deux démarches indépendantes qui n’ont pas les mêmes « horizons », ni dans l’espace, ni dans le temps et qui n’exigent pas les mêmes investissements.
Le premier ne peut s’envisager qu’à l’échelle de la planète, il implique un consensus mondial qui nécessitera des dizaines d’années, des budgets colossaux et une acceptabilité des contraintes économiques et sociales loin d’être garantie, alors que le second peut être résolu avec efficacité à très court terme, à une échelle nationale et régionale, pour un coût modéré, eu égard à des résultats tangibles rapidement atteignables.
Lors de la polémique [6] qui a opposé les « acteurs » locaux à propos de la gestion forestière du massif de La-Teste-de-Buch, j’ai entendu un parlementaire « écologiste » balayer les critiques qu’on faisait aux militants du coin et affirmer que la seule question était qu’il aurait mieux valu respecter « l’accord de Paris » et lutter contre le dérèglement climatique responsable de la monstruosité de ce méga-feu [7].
Par ailleurs, les propos échangés, que ce soit au cours des émissions et des débats télévisés ou dans les journaux, ont montré, s’il en était besoin, que la majorité des gens, y compris les élus et les « experts » préférés des médias, a une connaissance plus que parcellaire et même souvent erronée de la gestion forestière.
À titre d’exemple, une majorité de personnes pense que les propriétaires forestiers sont obligés de « débroussailler » leurs parcelles boisées et ne le font pas, alors que les OLD, obligations légales de débroussaillement, bien qu’étant une disposition du Code Forestier, s’appliquent seulement autour des constructions, y compris dans des zones urbaines ou agricoles si celles-ci se situent à moins de 200 mètres d’un massif boisé [8].
Objectifs et organisation de l’ouvrage
Ce livre est destiné principalement aux forestiers privés français et à leurs partenaires habituels à qui cependant je ne ferai pas l’injure d’imaginer qu’ils en ont besoin pour apprendre quelque chose de nouveau sur la forêt et les incendies.
Il vise en fait un public plus large, notamment celui des élus, des associations et des journalistes, qui n’a pas nécessairement la vision complète de la problématique des incendies de forêts, de leurs causes, des risques et de leurs conséquences, notamment sur les propriétaires forestiers et des sylviculteurs qui en sont victimes et dont l’expérience rend légitimes leurs souhaits et leurs recommandations.
Ce livre comprend quatre grandes parties.
Les deux premières analysent les feux de forêts du passé, dans le Monde et en Europe d’abord, puis, de manière beaucoup plus détaillée, ceux de France, notamment dans le Sud-ouest et dans la zone méditerranéenne, en se concentrant sur leur nombre, leur fréquence, la surface brûlée avant qu’ils soient totalement maîtrisés et leur origine (naturelle ou humaine) quand elle a été déterminée [9].
La troisième décrit et commente les « outils » que nous avons mis en place en France pour la prévention, la surveillance et la détection des feux naissants et aborde succinctement la lutte et la reconstruction des boisements après incendie.
La quatrième donne la parole aux forestiers privés et insiste sur quelques pistes simples et décisions faciles à prendre, à condition de le vouloir, pour tenter de réduire le nombre de départs de feux et d’en limiter l’amplitude, pistes qui ont été déjà abordées dans les deux premières parties car il est quasiment impossible de séparer la description d’un feu réel de ses causes et des moyens utilisés (ou manquants) pour le prévenir, le détecter et le combattre.
Remords de la dernière heure
Au moment d’entamer la relecture finale de ce travail qui s’est étalé sur plusieurs mois, j’ai éprouvé le sentiment d’avoir enfoncé des portes ouvertes et que cette synthèse, que j’estimais indispensable et utile, n’était qu’une nième redite de ce que des milliers de forestiers avaient déjà écrit depuis des lustres sans que rien n’ait bougé.
Je me suis souvenu du texte d’Alfred Dugelay 10], publié en 1950, au lendemain de « l’été meurtrier de 1949 », dans la Revue Forestière Française, intitulé « Réflexions morales sur les incendies de forêts [11] ».
« Après avoir vivement ému l’opinion publique en raison de leurs proportions massives, rarement atteintes à ce jour, les incendies de forêts de la région landaise n’ont pas manqué de provoquer une recrudescence d’articles ou de rapports traitant de cette délicate question dans la plupart des organes de Presse.
Une discrimination mérite cependant d’être établie parmi les études qui ont été livrées en pâture aux réactions de cette opinion.
Les unes émanent de personnalités particulièrement averties des questions forestières ou de la technique de la lutte contre le feu, et qualifiées pour traiter de cet angoissant problème en parfaite connaissance de cause, telles que : propriétaires forestiers[12], représentants locaux, Officiers du Corps des Sapeurs-Pompiers, Officiers Forestiers, Ingénieurs spécialisés… Elles formulent des observations pertinentes, comme elles préconisent des perfectionnements dont sauront certainement tirer profit les techniciens compétents.
Par contre, il en est d’autres qui, témoignant d’informations insuffisantes ou erronées, voire d’une simple méconnaissance, relèvent quelquefois d’une fâcheuse fantaisie.
Ce regrettable état de choses est certes antérieur aux incendies des Landes. Il n’est pas spécial non plus aux incendies de forêts qui partagent son occurrence avec d’autres calamités publiques à l’occasion desquelles se révèlent tant de techniciens inédits, d’une compétence quelquefois douteuse.
On ne peut toutefois s’empêcher de déplorer que ce soient trop souvent des concepts erronés qui, bénéficiant d’une large place dans la presse dite d’information, se trouvent ainsi le plus largement répandus. Atteignant plus aisément le grand public, avide d’informations auxquelles il accorde un crédit facile, ils risquent, malgré les fort louables intentions de leurs auteurs, de l’induire en erreur sur les véritables aspects d’un des plus graves et aussi des plus discutés problèmes forestiers d’actualité.
[…]
De la sorte, un public peu averti des véritables aspects d’un problème complexe, mal informé sous des plumes dont l’incompétence n’a souvent d’égale que le ton doctrinal, en est parfois conduit à supposer que ce problème n’a pas été examiné sérieusement. Orientant son sens critique vers les seuls responsables de la lutte, il a tendance à oublier que la solution mériterait d’être recherchée au préalable en lui-même, puisqu’aussi bien sa propre responsabilité est non moins lourdement engagée et qu’elle est trop fréquemment la donnée la plus dangereuse et par cela même essentielle. »
À quelques détails près, cet article aurait pu (et même aurait dû) être republié quasiment mot-à-mot au lendemain de l’été 2022 (heureusement sans victime).
J’aurais tellement aimé en être l’auteur.
J’ai alors presque eu honte d’être en train de faire du plagiat à l’insu de mon plein gré et j’ai failli renoncer à sa publication tant ce qu’Alfred Dugelay a écrit reste d’actualité.
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Notes
[1] « Pour qu’un grand enjeu de société progresse, il faut qu’un politique d’envergure et visionnaire, s’en saisisse et qu’il y décèle l’écho discret de sa propre réussite. » (citation qui aurait pu être attribuée à Alexis de Tocqueville).
[2] Gérard est président du syndicat des propriétaires forestiers des Bouches-du-Rhône (Fransylva 13), président de France Forêt PACA, administrateur de la fédération nationale Fransylva, m’avait précédé au conseil du CRPF PACA et m’a succédé à la vice-présidence de l’interprofession régionale de la filière Forêt-Bois (Fibois Sud).
[3] Il est devenu d’usage de dire 9 feux sur 10, ce qui est une approximation erronée sortie de je ne sais quel chapeau, sur laquelle je reviendrai bientôt.
[4] Le grand incendie meurtrier de 1949 du massif des Landes de Gascogne (52.000 hectares brûlés et 82 morts) était sorti de la mémoire collective depuis longtemps et pour la majorité des Français seul le Sud-Est brûlait tous les ans. Même le feu de Gonfaron, qui avait pourtant parcouru près de 7.000 hectares et fait 2 morts en août 2021, était déjà oublié et n’avait pas fait un tel cirque médiatique.
[5] En février 2018, suite au retour des grands incendies dans les Bouches-du-Rhône en 2016 et dans le Var en 2017, Renaud Muselier, président du Conseil Régional de la Région Sud a lancé un dispositif intitulé « Guerre du feu » dont les résultats semblent positifs au regard de la faiblesse des surfaces incendiées depuis 5 ans, qui, mis à part le feu exceptionnel de Gonfaron cité ci-dessus, ont été particulièrement limitées dans la région Sud.
[6] La polémique « usagère »
Cette forêt est la seule forêt privée française grevée de droits d’usage (forêt usagère) remontant au Moyen-âge : les « baillettes et transactions ».
Côté habitants de La Teste, Arcachon et Gujan-Mestras, les propriétaires « ayants-pins », disposaient à l’origine du droit d’extraire la gemme (la résine), tandis que les « non-ayants-pins » jouissaient du droit d’affouage sur le bois mort et le bois vert, ce qui les autorisait à prélever gratuitement du bois de construction et de chauffage dans la forêt usagère.
Les tensions ancestrales n’ont pas disparu avec les siècles et un propriétaire ne peut pas faire ce qu’il veut sur sa parcelle face à ce type de gestion collective.
Or depuis la fin du gemmage et la disparition des résiniers, le sous-bois n’est pratiquement plus entretenu et « laisser faire la nature » est le credo des écologistes défendant les traditions de cette forêt usagère.
En 2020, une autorisation avait été délivrée à l’association de DFCI chargée de la prévention sur le massif des Landes de Gascogne pour élargir les pistes afin de faciliter le passage des sapeurs-pompiers et de leurs engins.
Mais en janvier 2021, l’Association de défense du droit d’usage et de la forêt usagère a déposé un recours au tribunal administratif de Bordeaux au motif que « ces coupes n’avaient pas été planifiées dans le respect des dispositions des baillettes et transactions », et les travaux prévus en février 2021 ont été repoussés !
Un bras de fer pour un « bras de bois »
Début octobre 2022, l’incendie est éteint mais il continue de susciter une polémique.
En juillet, au cœur de l’incendie, la DFCI de la Teste avait coupé des arbres pour réaliser des pares-feux. 450 stères, stockés le long de la route de Cazaux étaient sur le point d’être vendus. C’était sans compter la mobilisation de l’ADDUFU, l’association des usagers. Ils ont fait passer le mot à leurs adhérents : « Ce bois nous appartient, allons le chercher. » Des dizaines d’habitants se sont rués sur place avec tronçonneuses et remorques. Trois jours plus tard, le tas de bois avait disparu.
La DFCI de la Gironde refuse pour l’instant de commenter l’affaire mais explique en « off » qu’il s’agit tout simplement d’un vol de bois.
[7] Il a en grande partie raison de dire que les conditions climatiques de l’été 2022 (température, sécheresse et vent) ont été un facteur aggravant, mais il est plus que probable (et sans doute certain) que des « insuffisances » humaines ont fortement compliqué la tâche des services de lutte. Il est en revanche dans l’erreur car quoique tous les humains aient fait depuis la COP 21 de 2015, ça n’aurait pas eu le moindre effet sur les précipitations, la température ni la vitesse ou la direction des vents dans la région d’Arcachon.
[8] Je consacrerai plus loin un long chapitre à ces « obligations légales » dont la complexité n’est pas l’aspect le plus simple (merci Monsieur de La Palice).
[9] Cette partie complète le travail que j’avais réalisé en décembre 2017 dans le cadre du groupe de travail « Forêt-Urbanisme » créé et animé par le service Forêt du conseil départemental du Var (http://fransylva-paca.fr/wp/wp-content/uploads/2018/01/2017-11-29-PLU-et-risque-incendie.pdf) et s’appuie des présentations faites lors de réunions au Ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Forêt (MAAF) et au Conseil Régional de la région Sud dans le cadre de la réalisation d’un « livre blanc » consacré aux risques naturels majeurs piloté par la Région (http://fransylva-paca.fr/wp/feux-de-forets-dans-le-monde et http://fransylva-paca.fr/wp/feux-de-forets-en-france).
[10] Alfred Dugelay (1902-1998), Ingénieur en chef du Génie Rural, des Eaux et Forêts.
[11] Ce texte est disponible sur le site d’archives ouvertes HAL : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03382259/document.
[12] Il convient de remarquer que les « propriétaires forestiers » ont été cités en tête de la liste des « personnalités… qualifiées pour traiter cet angoissant problème en parfaite connaissance de cause » alors qu’à l’été 2022 il me semble que les propriétaires ont été « oubliés », voire même « écartés ».