Cette chronique fait partie de la série « Le temps de forêts : par-delà les préjugés » — © 2026 Christian Pinaudeau
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Décidément, à lire ou entendre certaines tribunes, il n’y a pas de responsable dans cette France du XXIème siècle. Seule la responsabilité collective aurait-elle cours ? Tout le monde serait responsable, c’est-à-dire personne ?
Ainsi en est-il des « megafeux » [1] et du réchauffement climatique qui seraient les vecteurs de l’augmentation des feux de forêt en France métropolitaine ! Faut-il en déduire qu’on ne peut rien faire devant l’inéluctable : la puissance des feux, alimentée par le réchauffement climatique résultant des activités humaines ? Donc tous coupables ! Dieu nous pardonnera-t-il ? Pourrons nous faire collectivement repentance ? Au moins nous, misérables Français !
Discours disculpant, pédagogiquement mauvais.
Devant le récit de cette étrange nouvelle défaite collective, l’Histoire devrait être invitée à la réflexion pour apprécier cette sentence et en particulier l’historique des feux de forêt, car la guerre du feu a commencé il y a bien longtemps. Elle a même traversé plusieurs bouleversements climatiques et avec elle, les forêts.
Ainsi en France, dans une histoire récente, nous pensons à l’enquête sur les incendies des Maures et de l’Esterel en 1868, ou à celle dans les Landes de Gascogne en 1872, conduites par Henri Faré, Directeur général des Eaux & Forêts. Tout était déjà dit et bien écrit. Ou encore à la période très agitée (et très chaude) de la 2ème Guerre mondiale. De 1940 à 1950, il a brûlé plus de 400 000 ha dans le massif landais, soit près de la moitié du massif. La carte des feux existe [2].
En 1949 en Gironde environ 55 000 ha brûlent, 82 morts civils et militaires ! La pluie arrête le feu aux portes de Bordeaux, déjà dans la nuit, sous la fumée et la cendre. Tandis que, toujours en 1949, dans les Landes les feux continuaient de ravager les pinèdes. Au total ce sont près de 120 000 ha du massif des Landes de Gascogne qui sont partis en fumée ! Sans oublier la part du feu dans le circum méditerranéen.
La guerre du feu continue. Mais en ignorant le contexte historique, géographique, économique dans telle ou telle région, on ne peut comprendre la réalité des enjeux.
Les ordonnances prises au sortir de la 2ème Guerre mondiale ont porté. La reconstruction de la France et des décisions politiques à long terme, courageuses, sur l’aménagement des forêts ont été prises.
Depuis les années 1980, l’augmentation des risques feux de forêt, corrélée à la croissance démographique, à la densification de l’urbanisation et des infrastructures liées à la mobilité des populations, a été démontrée, documentée et portée à la connaissance des autorité nationales, plusieurs fois…
Il n’était pas encore question du changement climatique et pourtant le nombre de départs de feu explosait dans le circum méditerranéen comme dans le Sud-Ouest.
L’absence d’une réelle politique de mise en « Défens de la Forêt Contre les Risques d’Incendie », la DFCI, a été dénoncée de nombreuses fois, y compris par la Cour des Comptes, sur le Conservatoire des Forêts Méditerranéennes notamment (Cf : Rapport du 8 juin 2001). Cette année-là en juillet 2001 une loi d’Orientation de la forêt était publiée en ignorant superbement ce rapport de la Cour des Comptes !
Dès les années 2000, à l’appui du facteur aggravant du changement climatique, la cartographie de l’extension des zones à risque jusqu’à Paris et à la Côte d’Or a été établie. En 2010 un rapport officiel fut publié à ce sujet (cf. Rapport Chatry CGAER/ONF). Nous pourrions multiplier les exemples jusqu’à l’arrêté interministériel du 29 mars 2026 relatif aux Obligations Légales de Débroussaillement resté quasi inappliqué parce qu’inapplicable ?
À ce sujet il faut redonner aux maires des communes forestières plus de liberté d’agir : ils connaissent le terrain et savent où se trouvent les priorités, les zones à risque.
Nous ne voyons là aucune responsabilité collective (c’est-à-dire anonyme !), mais une responsabilité totale et entière de l’État et de sa haute administration centrale : déléguer plus d’initiatives aux collectivités locales est une nécessité absolue.
De même, il faut poursuivre les incendiaires, car si personne ne met le feu, il n’y a pas de feu ! (à l’exception de la foudre, seule cause naturelle de départ d’un feu, seulement quelques poucents qui se comptent sur les doigts de la main des départs de feux qui ne s’éteignent pas tout seuls)
L’impunité et l’irresponsabilité ne sont pas des bons moteurs pour la mobilisation des populations et son acculturation à la gestion des risques (et à l’émission de CO2 : un feu de forêt, ce sont des millions de tonnes de CO2 qui sont relarguées).
Il faut montrer l’exemple.
Pour toutes ces raisons, nous savons (les pompiers, les forestiers, les agriculteurs) que nous avons changé d’échelle en termes de gestion des risques. Il nous faut des décisions lourdes dans ce domaine comme celles prises après 1945 : un arbitrage, des dispositifs obligatoires doivent être pris entre les milieux urbanisés, les forêts (et l’agriculture). Leur interpénétration n’est plus supportable au risque de voir disparaitre les forêts… mais aussi les champs et les villages. Il faut revoir complètement l’aménagement des territoires et les circuits de décisions.
Les forêts sont des facteurs de climat. Leurs rôles sont indispensables pour maintenir un environnement « habitable » et économiquement viable.
La priorité n°1 aujourd’hui est bien de protéger les forêts contre les risques si on veut qu’elles continuent de protèger notre environnement. Les solutions existent, elles sont connues, elles commencent par la mise en Défens des Forêts Contre l’Incendie, la DFCI.
Comme Bruno Lafon, maire de Biganos et président de la DFCI en Aquitaine l’a dit au Président de la République : « Faut arrêter de parler ! ».
Il est temps d’agir !
[1] Expression d’origine médiatique pour décrire des feux de forêt géants (USA/Los Angeles, Australie, Canada, Siberie…). Une commodité de langage certes, mais maintenant elle est de plus en plus utilisée pour n’importe quel feu de forêt entrainant une confusion totale dans l’appréhension de la réalité.
[2] J’ose me citer puisque je ne le suis jamais cf : Thèse de droit sur la filière forestière et la gestion des risques incendie 2020 Bordeaux Montesquieu et mon livre, p 94, « Échec aux feux de forêt », L’Harmattan, 2020.