FdF-421 Prioriser les enjeux

☰ SommaireCh. préc. ← Sc. préc. → Sc. suiv. ⏭ Ch. suiv.

Les doctrines de lutte définissent les actions des services départementaux d’incendie et de sécurité (SDIS) par ordre de priorité décroissante :

  • mise en sécurité des personnes qui ne peuvent se mettre à l’abri dans des constructions en maçonnerie (campeurs notamment),
  • arrêt du front de feu lorsque les conditions de sécurité sont remplies,
  • protection des habitations,
  • cloisonnement des flancs, fixation de l’arrière, extinction généralisée par noyage des lisières.

En gros : protéger d’abord les personnes, puis les « biens ».

Mais, « c’est quoi les biens » ?

Dans l’inconscient populaire qui s’exprime de manière consciente dans les doctrines des SDIS, les biens ce sont les maisons, les voitures, les meubles, les objets, les souvenirs… bref, ce que chacun a acquis, hérité ou trouvé, en général honnêtement et qui représente pour beaucoup le résultat de toute une vie de labeur.

Ces biens ont une valeur matérielle, pour la majorité une valeur de remplacement chiffrable, plus ou moins bien assurée, pour d’autres biens, ceux qui ne sont pas remplaçables, une valeur souvent sentimentale non chiffrable.

Au risque de paraître quelque peu provocateur, je suggère de débattre sur la proposition suivante (qu’aucun haut fonctionnaire et, a fortiori, aucun élu ou candidat, n’osera probablement défendre publiquement) :

Et si la seconde priorité des services de secours était
de « protéger les forêts », biens d’intérêt général
dont la gestion durable est dévolue à leurs propriétaires,
privés ou publics, sous contrôle de l’État,
avant les habitations ?

Pour oser aborder cette question, il est nécessaire, comme le réclame Gérard Gautier depuis des années, de :

Prendre conscience du coût complet d’un feu de forêt.

Le coût complet d’un incendie de forêt ne se limite pas aux coûts directs les plus visibles : la surveillance, la DFCI, les pompiers, les Canadairs, la reconstruction et le remplacement de biens plus ou moins bien assurés…

Une forêt, même calcinée, est un être vivant dont le pronostic vital est engagé, qui ne demande qu’à vivre, à survivre, à revivre. Elle est remplie d’êtres vivants (des arbres, de la flore, de la faune…) qui méritent un meilleur sort que celui d’être relégués derrière une automobile ou un album contenant des photos de famille.

Une construction, c’est une chose « inerte », et parfois illégale : que penser des habitations qui ont mité les collines et dont leurs propriétaires ont omis de débroussailler les abords comme la loi les y oblige, des cabanons illégaux d’où partent les fumées des barbecues du dimanche ? De piètres enjeux, mais surtout des risques dont la protection mobilise des moyens humains et matériels qui feront défaut à la protection des forêts contre l’incendie.

Enfonçons le clou : une maison ça vaut certes un peu d’argent mais c’est un bien assuré ou du moins assurable et, sauf exception [1],  ça peut se reconstruire en quelques mois.

La forêt, qu’elle soit privée ou publique, est, elle aussi, un bien.

Un bien dont la valeur est largement sous-estimée et dont le propriétaire, que ce soit un particulier, une collectivité ou même l’État, est une « victime » des incendies largement oubliée.

La forêt est une source de produits, de produits renouvelables commercialisables (du bois, de l’énergie, des champignons, des châtaignes, des plantes, du gibier…).

C’est aussi une source inépuisable de services indispensables et gratuits, des services écosystémiques (stockage de carbone, production d’oxygène, filtration des eaux, ralentissement des inondations, gestion des sols…), des services environnementaux (biodiversité, paysages…), des services sociaux (loisirs divers, éducatifs, promenades, sports, chasse…).

Quelle est sa valeur ?
Sa valeur de remplacement ? Sa valeur perdue à jamais ?

Comment évaluer les pertes souvent invisibles, non chiffrées, non chiffrables, non assurées, non remboursées… et pourtant bien réelles ?

D’abord pour le propriétaire sylviculteur, une victime le plus souvent ignorée, qui a perdu en quelques heures la valeur économique d’une ressource convoitée qu’il a mis des années à élever, qui devra restaurer les sols, limiter l’érosion, veiller à ce que la régénération naturelle des essences pionnières se présente bien ou, à défaut, replanter, et surtout attendre quelques dizaines d’années avant que sa terre (au sens paysan du terme) ait retrouvé son stock perdu et sa capacité de production ?

Mais aussi pour les acteurs économiques locaux (emplois non délocalisables) qui vivent plus ou moins directement de la forêt et dont le niveau d’activité risque de baisser, voire de s’arrêter : les exploitants forestiers, les bûcherons, les conducteurs de grumiers, les scieurs, les transformateurs (papetiers, énergéticiens, fabricants de palettes, de panneaux…), sans aller jusqu’aux tourneurs, aux menuisiers, aux charpentiers qui pourront s’approvisionner ailleurs ? Et quid des professionnels du tourisme (agences, campings, hôtels, restaurants, loueurs de véhicules sans chauffeur, boutiques de fringues et de souvenirs, marchands de glaces, plagistes, taxis…) ?

Le Var, la Gironde, les Landes… ne sont pas des départements touristiques naturels de France par hasard. Quel sera, pendant les années qui suivent, l’impact d’un grand feu de forêt sur la fréquentation des touristes que les collines noircies ou la crainte de passer leurs congés à la belle étoile sur une plage de sable fin en regardant les flammes lécher le bungalow où ils ont abandonné valises, papiers d’identité et maillots de bain (mais pas le smartphone) risquent de détourner vers d’autres destinations plus vertes et moins exposées ?

N’oublions pas les collectivités territoriales, elles aussi propriétaires forestiers, qui ont perdu du capital et qui devront assumer les coûts de restauration et de régénération, sans parler des conséquences des plaintes qui pourront un jour mettre en cause le maire devant un tribunal pour ne pas avoir rempli son devoir de police et n’avoir pas fait ce qu’il fallait pour faire respecter les OLD.

Le coût complet d’un feu de forêt ne se limite pas aux coûts de la prévention, de la lutte et de la valeur des biens matériels calcinés, aux pertes et manques à gagner pour les propriétaires, les professionnels ou les collectivités. Il faudra parfois une centaine d’années pour que la forêt retrouve son état et son rythme initial et pendant ce temps-là :

  • la biodiversité a disparu,
  • le paysage et ses revenus touristiques ont disparu,
  • l’énergie biomasse partie en fumée a pollué l’air (particules fines), chauffé les nuages, émis du CO2 et a dû être compensée par un peu plus d’énergie fossile,
  • le bois d’œuvre a été perdu et a dû être remplacé par d’autres matériaux, dont le bilan carbone est désastreux (béton…),
  • les sols se sont érodés, ne filtrent plus l’eau, sont moins fertiles…
  • les risques d’inondation ont crû…

[1] Ou interdiction si elle est située dans une « zone rouge » d’un PPRIF.☰ SommaireCh. préc.← Sc. préc.→ Sc. suiv.⏭ Ch. suiv.