© 2022-2026 Frédéric-Georges Roux — Cette page fait partie de l’ouvrage « Et si nos forêts ne brûlaient plus ? » — Copyright et conditions d’utilisation
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S’il est une certitude qui soit certaine, c’est que les forêts contiennent de la matière ligneuse qui s’enflamme et se consume si quelque chose ou quelqu’un y met le feu — naturellement, volontairement, accidentellement ou bêtement — et que ce feu continue tant que personne ne le combat et ne finit par l’éteindre, ou jusqu’à ce qu’il cesse faute de combustible à brûler
Nous avons donc deux objectifs simultanés à viser dans le cadre de notre lutte contre les feux de forêts :
- diminuer, à défaut de les éradiquer, le nombre de mises à feu non rapidement maîtrisées,
- réduire la vulnérabilité des forêts vis-à-vis de ce risque qui semble prendre des proportions inquiétantes.
Clémenceau aurait dit : « La guerre est trop sérieuse pour la confier aux militaires. » Devons-nous pour autant confier la politique « feux de forêts » aux seuls pompiers ?
Le territoire français n’a pas de propriétaire et quand la patrie est en danger, il appartient à l’État, qui a dû s’y préparer, de décider comment la défendre.
Quelques rappels liminaires
Mais chacune des dizaines de milliers de forêts françaises a un propriétaire, que ce soit l’État pour les 10 % de forêts domaniales, les collectivités locales pour les 15 % suivants, ou les trois millions et demi de propriétaires privés pour la plus grosse portion, 75 % des 15 ou 16 millions d’hectares boisés de notre métropole.
Et ce sont tous ces propriétaires qui ont le devoir, et la charge, de décider de leur gestion durable assurant leur avenir, soit directement — ils sont alors des « sylviculteurs » — soit en se faisant conseiller et aider par des gestionnaires forestiers professionnels, sous le contrôle du Centre National de la Propriété Forestière (CNPF) pour les parcelles privées, ou directement par les agents de l’Office National des Forêts (ONF) pour les forêts publiques.
Dans tous les cas, ce sont ces propriétaires qui décident de leurs objectifs de gestion et qui financent les travaux nécessaires, au besoin en bénéficiant plus ou moins — plutôt moins que plus — d’aides ou de subventions pour charges de service public. Cela représente un investissement étalé sur une longue durée dont la rentabilité, faible et aléatoire, n’est constatable en général qu’au moment de la prochaine récolte, qui n’est pas seulement le fruit d’un retour sur investissement mais la source financière du renouvellement et des soins à apporter à la forêt jusqu’à la prochaine récolte.
Suivant les essences, la fertilité des sols et les conditions climatiques, l’espacement entre deux récoltes varie entre 20 ans pour les essences à croissance rapide, par exemple les peupliers, 40 à 50 ans pour les résineux, une centaine d’années et parfois beaucoup plus pour les feuillus et notamment les chênes destinés à la construction de charpentes à l’ancienne.
Il est donc évident que l’horizon de gestion du sylviculteur, un « agriculteur » produisant et élevant des arbres, s’inscrit sur un temps très long et est de nature « patrimoniale » car le résultat de ses décisions d’aujourd’hui ne sera perçu que par ses enfants ou ses petits-enfants.
Réduire la vulnérabilité des forêts face au risque incendie
Les feux de l’été 2026 étaient à peine maîtrisés que les Cassandre de service ont envahi les ondes avec leurs litanies habituelles :
« Il faut cesser les monocultures », « Hate aux coupes rases », « Supprimons les pinèdes qui brûlent », « La biodiversité avant tout », « Rasons les forêts trop proches des maisons », « Traçons des pare-feux de 800 m de large », « Plantons au plus vite des essences nouvelles qui résistent mieux au feu », « Rendons la forêt aux citoyens », « Les forêts privées ne sont pas gérées », « Les propriétaires ne débroussaillent pas les sous-bois », « Il y a trop d’arbres dans les forêts » … J’en passe des moins bonnes et des meilleures.
Quel que soit le bien fondé, ou pas, de ces suggestions, elles n’auront aucune incidence significative sur les départs de feux ou mettront des dizaines d’années à être réalisées, sans la moindre certitude quant au résultat obtenu.
Je viens de relire le rapport au premier ministre et au parlement « L’arbre et la forêt à l’épreuve d’un climat qui change ». Sa publication date, il est vrai, de 2014, mais force est de constater que l’ignorance et les incertitudes qui y sont scientifiquement exposées n’ont guère évolué depuis cette date. Le contenu, on ne peut plus sérieux, qui fait preuve de la pédagogie adaptée à la population visée, enfonce des portes ouvertes que les sylviculteurs avaient franchies depuis des années et qui ne changent rien aux courants d’air qui ne peuvent que refroidir les initiatives à grande échelle.
Certes on peut, et on doit, faire des expériences sur des placettes dont on doit suivre les évolutions pendant dix ou vingt ans. On en tirera probablement alors des conclusions qui devraient conduire à faire d’autres expériences, pendant que le climat évolue et modifie les conditions de ces expériences.
J’ai cependant trouvé et fort apprécié le dernier chapitre de ce rapport, « Une balade en forêt [de Tronçais] en 2050 », dans lequel Isabelle Bellin imagine ce que pourrait être devenue cette forêt mythique, qui contient encore aujourd’hui des chênes âgés de plus de 350 ans, plantés du temps de Colbert, destinés aux « bois de marine » puis devenus l’exceptionnelle source à merrains que les tonneliers locaux façonnent pour élever les grands vins de garde de la région bordelaise.
J’allais terminer ma critique de ce rapport qui ne contenait qu’une seule fois les mots « feux de forêt » dans ses 180 pages, quand j’ai découvert, bien caché au milieu d’une imposante bibliographie ce que j’ai pris pour une pépite, le rapport de la mission ministérielle « Changement climatique et extension des zones sensibles aux feux de forêts » publié en 2010. Je me suis empressé d’en balayer les 190 pages mais je n’y ai pas trouvé la moindre section concernant l’origine des départs de feu et, par voie de conséquence, le chapitre 5 de ce rapport, qui liste les recommandations de la mission, se limite à des considérations plutôt banales sur la prévention, l’information du public et les sanctions pour non-respect des règlements. Il s’étend, comme toujours, sur la lutte, avec une recommandation concernant seulement les Tracker sans évoquer le cas des Canadair ni des HBE : « 5.4.3 Pour le renouvellement des Trackers : en toute hypothèse, un choix clair devra être effectué et une orientation prise rapidement pour que la DSC n’aborde la fin de la décennie avec du matériel volant obsolète. » Les quatre pages de la section 4.3.2 « L’évolution des moyens aériens de l’État » n’en parlent pas plus. Cependant, une des deux annexes techniques développe sur une dizaine de pages le sujet des moyens aériens.
Mais alors, que devraient faire les sylviculteurs ?
Faut-il ne rien changer ?
Certainement pas ne rien faire car une forêt laissée à l’abandon est beaucoup plus vulnérable qu’une forêt bien gérée où les travaux — dépressage, élagage, création de cloisonnements, abattage et sortie des bois abattus — permettent de diminuer la quantité de biomasse combustible et de réduire l’intensité d’un éventuel incendie.
En l’absence de récolte, les arbres vieillissent puis finissent par mourir et se décomposer sur place, restituant progressivement une partie du carbone qu’ils avaient stocké. Une gestion forestière durable permet au contraire de récolter une partie de ce bois pour en faire notamment des matériaux durables susceptibles de se substituer à des produits plus émetteurs de gaz à effet de serre, de dégager les ressources financières nécessaires à l’entretien et au renouvellement de la forêt et de donner aux jeunes arbres l’espace et la lumière nécessaires à leur croissance et au stockage du carbone de demain.
Il est également essentiel de rappeler qu’on ne débroussaille pas une forêt pour en faire un parc de loisir. La gestion durable minimale se limite à l’entretenir, raisonnablement, ne serait-ce que pour protéger les sols.
J’ai la chance, si l’on peut dire, d’avoir été contraint de me séparer de mon domaine forestier au moment de devenir octogénaire et de ne plus avoir à décider des orientations et des travaux annuels à effectuer pour les vingt prochaines années de son plan simplifié de gestion (PSG), car, en continuant à lire et écouter les conseils que donnent les experts, les ingénieurs et les techniciens forestiers, j’avoue que je reste perplexe et serais bien en peine de choisir entre continuer comme avant — laisser ma forêt des Maures, qui a la chance d’être sur un versant orienté au nord bordé par une rivière qui en assure toujours l’humidité et dont les essences, principalement des chênes verts, des chênes, des pins d’Alep et des châtaigniers, poursuivre tranquillement son renouvellement naturel — ou entreprendre, à mes frais, quelques expériences de plantations nouvelles dont j’aurais peu de chances de voir le résultat ?
Et je n’ai pas le sentiment d’être aujourd’hui un cas particulier de propriétaire forestier face à un présent dont l’avenir inquiétant est aussi incertain.
On peut commander un ou deux avions, recruter et former quelques centaines de pompiers tous les ans, mais on ne transforme pas quinze millions d’hectares de forêt française du jour au lendemain, surtout sans savoir comment elle pourrait se comporter demain ni ce que la société et les marchés attendront d’elle dans cinquante ans.