FdF-110 Les incendies de forêts aux États-Unis

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Nombre de feux et surfaces brûlées

Depuis 1983, le site du National Interagency Coordination Center [1] donne année par année le nombre d’incendies et la surface totale parcourue en acres [2].

Le nombre d’incendies semble à peu près stable sur cette période (entre 60 et 90.000) et même en légère décroissance depuis une dizaine d’années [3].

Cependant, les surfaces parcourues sont manifestement en croissance.

Mais cette conclusion est sans doute un peu hâtive car les organismes fédéraux de lutte contre les feux de végétation ne faisaient pas le suivi des données officielles sur les feux de forêt à l’aide des processus de déclaration actuels avant 1960.

Or, on dispose ailleurs de données remontant au moins jusqu’en 1926 qui montrent une tout autre tendance.

Ce graphique a été repris dans un article publié le 21 septembre 2020 de Jon Miltimore [4] qui se demande pourquoi le National Interagency Fire Center a décidé de ne plus afficher l’historique des incendies avant 1960.

« Les agences de presse et le NIFC ignorent tout simplement toutes les données antérieures à 1960. Lorsque ces données sont incluses, on constate que les incendies record de 2017 ont brûlé environ un cinquième de la superficie des incendies en 1930 et 1931. C’étaient des années de pointe, mais ce n’étaient pas exactement des anomalies. L’ensemble des données, un quart de siècle de chiffres provenant des archives officielles des États-Unis, montre que la moyenne annuelle entre 1926 et 1952 était plusieurs fois supérieure aux pics d’aujourd’hui.

Les incendies de forêt en Californie sont graves et des mesures devraient être prises pour que des vies humaines et des infrastructures en soient épargnées.

Mais l’idée que l’Amérique est témoin d’une apocalypse de feu sans précédent n’est tout simplement pas vraie.

Jon Miltimore

Pour combler les « trous des mémoires qui flanchent », il n’est pas inutile de rappeler quels ont été les 10 plus grands feux de forêts de l’histoire des États-Unis :

  • 1910 : Big Burn ou Big Blowup ou « feu du balai du diable », Idaho et Montana, 3 millions d’acres [5], 85 morts
  • 1871 : rives du lac Michigan, 2,5 millions d’acres, 500 morts
  • 1871 : Peshtigo, Wisconsin, 1,2 million d’acres, 1.152 morts (éclipsé car il s’est produit le même jour que le grand incendie de Chicago)
  • 1881 : Thumb, Michigan, 1 million d’acres, 282 morts
  • 2020 : Baie de San Francisco, Californie puis Oregon et Washington, 1 million d’acres, 35 morts
  • 1988 : Yellowstone, 793.880 acres
  • 1902 : Yacolt, État de Washington puis Oregon, 500.000 acres, 65 morts
  • 2021 : Dixie, Californie, 963.000 acres
  • 1918 : Carlton, Minnesota, étincelles provenant d’un chemin de fer, 250.000 acres, 550 morts, 12.000 blessés/déplacés
  • 1884 : Hinckley, Minnesota, 250.000 acres, 418 morts (et sans doute des centaines d’Amérindiens non comptabilisés)

On voit que sept de ces dix records datent d’il y a plus de 100 ans (bien avant l’accroissement des émissions de gaz carbonique coupables du réchauffement climatique).

L’étude des surfaces parcourues, que ce soit annuellement ou à l’occasion d’un méga-feu impossible à maîtriser, ne doit pas occulter l’importance du nombre de départs de feux, certains étant très rapidement éteints, d’autres l’étant avant d’avoir fait de gros dégâts.

On aurait pu citer par exemple l’année 2004 au cours de laquelle 6,6 millions d’acres ont brûlé dans l’État d’Alaska, mais il ne s’agissait pas d’un feu unique. Il y en avait eu 701.

On a tendance en France à penser que c’est la Californie qui brûle le plus.

Or, si l’on examine de plus près les tendances par grande région américaine, on observe sur la figure ci-après [6] qu’en fait la Californie, dont le climat est comparable à notre climat méditerranéen, est la seule des régions américaines qui affiche une décroissance du nombre d’incendies de forêts sur la période allant de 1984 à 2011.

Si l’on regarde les surfaces parcourues par les incendies de forêts en Californie depuis 1933 [7] on constate une très forte décroissance après l’entre-deux guerres, puis une certaine stabilisation pendant une cinquantaine d’années et deux pics en 2003 et 2007.

Le National Interagency Coordination Center (NICC) publie chaque année un rapport d’une cinquantaine de pages dans lesquelles on peut trouver sous forme de tableaux et de graphiques un grand nombre d’informations.

Malheureusement, leur exploitation n’est pas des plus faciles car je n’ai pas trouvé comment extraire les données détaillées afin de les traiter statistiquement avec Excel alors que c’est possible avec nos bases de données françaises Bdiff et Prométhée.

Les données sont issues de systèmes différents provenant d’une dizaine de centres « régionaux » qu’il faut identifier dans chacun des tableaux et graphiques synthétiques annuels.

Pour compliquer l’analyse, la mission de protection contre les incendies de forêts est dévolue à des « agences » différentes (niveau fédéral, état, comté ou autre) qui rapportent chacune suivant des systèmes différents.

À titre d’exemple, les graphiques qui suivent concernent l’année 2021, la dernière année actuellement disponible.

On constate que les États ayant le plus grand nombre de feux sont l’Oklahoma et le Kentucky, alors qu’en ce qui concerne les surfaces brûlées ce sont les États de la côte ouest qui sont en tête.

Le graphique ci-dessous recense le pourcentage de 63 sites d’observations situés dans les États de la Côte ouest qui ont relevé des départs de feux de forêts depuis le début de la colonisation [8].

On mesure l’effet « fulgurant » de la « ruée vers l’Ouest [9] » (pâturage du bétail par les éleveurs et incitation rapide, et parfois brutale, des indiens autochtones à cesser leurs brûlages « contrôlés » volontaires [10]) sur le nombre de départs de feux.

Avant la colonisation européenne les peuples autochtones utilisaient des brûlages contrôlés pour modifier le paysage.

Ce qui était initialement perçu par les colons comme une nature sauvage « intacte et vierge » en Amérique du Nord fut en fait le résultat cumulatif de ces incendies occasionnels gérés, créant à travers l’Amérique du Nord, une mosaïque intentionnelle de prairies et de forêts soutenue et gérée par les premiers peuples établis sur les terres.

Une perturbation radicale des pratiques de brûlage autochtones se produisit avec la colonisation européenne et la réinstallation forcée de ceux qui avaient historiquement entretenu le paysage.

Certains colons comprirent l’utilisation traditionnelle et les avantages potentiels des brûlis généralisés de faible intensité (feux de « type indien »), mais d’autres les craignirent et les supprimèrent.

Dans les années 1880, la colonisation dévasta les populations autochtones et l’exclusion des incendies se généralisa. Au début du XXème siècle, la suppression des incendies est devenue la politique fédérale officielle.

Si les Indiens avaient l’habitude de mettre régulièrement le feu pour gérer les terres (en moyenne tous les 3 ans) et souvent (en moyenne 10 à 15 % des sites de relevés sont concernés chaque année), ils avaient une certaine maîtrise de leurs opérations d’écobuage et les surfaces brûlées annuellement restaient limitées.

Le graphique ci-après concerne le parc national de Yosemite, Californie.

Il montre que le pourcentage de la surface du parc parcouru chaque année par ces feux volontaires se situait à moins de 0,1 % au tout début de la colonisation, qu’il a un peu plus que doublé pendant la période espagnole (avec certaines années de débordements mal maîtrisés), pour retrouver ses valeurs historiques avec les colons européens venant de la Côte Est pour être réduit à zéro quand le parc a été classé le 1er octobre 1890.

Causes des départs de feux

La Californie et les deux États du Nord-Ouest (Oregon et Washington) sont très forestiers mais surtout très peu peuplés dès qu’on s’éloigne de la côte du Pacifique.

Ils sont aussi, comme beaucoup d’autres aux États-Unis, soumis à des orages fréquents et à un très grand nombre d’éclairs secs susceptibles de provoquer des départs de feux naturels.

De plus, la gestion des forêts fédérales et des autres forêts publiques américaines est à l’inverse de ce que nous connaissons et pratiquons en France où les forêts gérées par l’ONF (forêts domaniales et forêts des collectivités) sont plus, et parfois mieux, exploitées que les forêts privées.

En effet, comme on le voit dans les camemberts ci-contre, alors que les forêts publiques américaines représentent les 2/3 des surfaces boisées (60 % + 4 %), elles ne contribuent qu’à un quart (13 % + 9 %) de la récolte de grumes.

Nombreuses sont les conséquences sur le plan du nombre d’incendies et de l’ampleur des surfaces parcourues.

La masse ligneuse des vastes forêts publiques non exploitées est plus importante et représente une plus grande quantité de combustible et il n’est pas anormal que les surfaces brûlées soient considérables, que les départs soient naturels (impacts de foudre très fréquents) ou d’origine humaine (souvent volontaires sans pour autant ni relever de la malveillance, ni d’un accident, mais de pratiques classiques d’écobuage mal maîtrisé).

Les forêts étant peu habitées, sans grande valeur économique, d’accès éloigné et difficilement pénétrables, faute de pistes forestières, la stratégie des pompiers est de les laisser brûler, sauf si le feu menace de trop près trop de constructions de luxe, mais c’est parfois trop tard. La faible valeur des autres constructions éparses, traditionnellement en bois, ne justifie pas d’engager des moyens de lutte colossaux (toutes choses égales par ailleurs).

J’ai trouvé dans la presse texane, un article expliquant que dans cet État, où il fait aussi chaud qu’en Californie, s’il y a beaucoup moins de feux de forêts, c’est dû au fait que 95 % des forêts appartiennent à des propriétaires privés qui les exploitent et en tirent des revenus substantiels.

On pourrait faire un parallèle avec, d’un côté les forêts « cultivées » du massif des Landes de Gascogne, qui ne sont pas « mitées » par des résidences secondaires éparses et où la DFCI est assurée et financée en grande partie par des associations syndicales de propriétaires conscients de la rentabilité de l’exploitation raisonnée de leur patrimoine forestier, et de l’autre, les collines paysagées de Pagnol, truffées de villas de luxe avec piscine, où il fait bon l’été boire le pastis sous les pins dont les houppiers surplombent les toits de tuiles canal remplies d’aiguilles sèches avant de déguster quelques côtes de bœuf grillées sur des barbecues de fortune en attendant, cigare aux lèvres, que les gardes de l’ONF viennent les verbaliser pour non-respect des OLD [11].

Comme on le verra plus loin, dans le Sud-Ouest, il s’est passé 72 ans entre les deux très grands incendies (1949 et 2022) alors qu’en Provence les grands feux ont maintenant tendance à revenir tous les 15 ans ! Une conclusion s’impose : un massif géré et exploité brûle moins et moins souvent qu’un massif laissé à l’état naturel, quelles qu’en soient les bonnes ou mauvaises raisons.

Les considérations qui précèdent sont un élément d’explication des statistiques affichées dans le graphique de la page suivante où l’on peut constater l’importance des surfaces parcourues par des incendies dus à des causes naturelles [12] dans d’immenses forêts peu ou pas exploitées et surtout peu habitées. Quand le feu se déclare, on le laisse brûler librement tant qu’il ne menace pas des zones d’habitation dense.

Le Long Draw Fire qui a ravagé l’Oregon en 2012 détient toujours le record avec plus de 225.000 hectares de forêts partis en fumée. Il est suivi par le Biscuit Fire qui, en 2002, en a brûlé plus de 200.000. Le Bootleg Fire qui, durant l’été 2021, a brûlé plus de 160.000 hectares dans l’État de l’Oregon arrive en troisième position.

Ces méga-feux d’origine naturelle créent leur propre météo et forment alors des pyrocumulus ou des pyrocumulonimbus qui provoquent des orages secs qui les rendent encore plus virulents et favorisent des sautes de feux à grande distance rendant illusoires les actions de lutte humaines.

L’année 2015 [13] avait été la pire des 20 années précédentes pour les États du Nord-Ouest américains (plus de 2,3 millions d’acres, soit environ 1 million d’hectares, partis en fumée), notamment dans l’État de Washington qui, à la fin août, devait faire face à plus d’une centaine de foyers incontrôlables qui avaient déjà détruit plusieurs centaines de maisons et dévoré plus de 240.000 hectares, les cinq plus importants en ayant brûlé plus de 100.000 à eux cinq.

Mais les années 2018, 2020 et 2021, qui ne figuraient pas encore sur ce graphique, ont largement battu ce record : 3,2 millions d’acres en 2018, 5,9 millions (soit près de 2,4 millions d’hectares) en 2020 et un peu moins de 4 millions (soit 1,6 millions d’hectares) en 2021 !!!

Le rapport annuel 2021 du NIFC rappelle que les mois de juillet et août ont vu les plus grands feux de la Californie du nord et de l’Oregon [14].

En Californie, les trois feux (River Complex, Caldor et Monument) ont parcouru chacun entre 200.000 et 250.000 acres et Oregon’s Bootleg en a parcouru plus de 400.000. Quant à Dixie (Californie du nord), en brûlant 963.000 acres (environ 240.000 hectares), il est devenu le plus grand feu de l’histoire de la Californie.

En juin 2022 le site Crisis24 [15] (dont le siège est à Montréal, Québec, Canada) publiait ses prévisions (risques) pour la saison des feux de forêts (mai à août 2022) aux États-Unis en s’appuyant sur les prévisions de sécheresse avec le commentaire suivant :

« Les États de l’est et du centre connaissent habituellement davantage de feux de forêt, mais ceux qui surviennent à l’ouest affectent de plus grandes superficies. Les modèles prévisionnels indiquent une saison des feux de forêt plus active qu’à la normale, en raison des faibles précipitations des derniers mois, surtout à l’ouest et au nord-ouest.

En 2022, la mousson nord-américaine devrait apporter des précipitations au-dessus des normales et devrait commencer à partir de juillet dans le sud-ouest, réduisant ainsi les risques de feux de forêt. Cependant, des tempêtes précoces prévues pour le mois de juin dans le sud-ouest, au sud du Grand Bassin ainsi qu’au Colorado pourraient comporter des éclairs qui déclenchent des feux. »

Le rapport synthétique hebdomadaire du NIFC [16] donnait un total cumulé au 16 décembre de 7.450.247 acres brûlés sur l’ensemble du territoire américain, chiffre comparable à la moyenne des dix dernières années (7.166.229 acres).

En revanche les États de la côte ouest n’ont compté que pour 917.836 acres (370.000 hectares), c’est-à-dire beaucoup moins que la moyenne des dix dernières années.

[1] https://www.nifc.gov/sites/default/files/document-media/TotalFires.pdf
[2] Un hectare = 2,471 acres, soit environ 2,5. Un acre mesure donc environ 4.000 m².
[3] Il est probable que les chiffres des deux premières années (1983 et 1984) soient incomplets.
[4] https://fee.org/articles/forest-fires-aren-t-at-historic-highs-in-the-united-states-not-even-close/
[5] Il faut diviser le nombre d’acres par 2,5 pour obtenir la surface en hectares.
[6] Attention : les échelles des ordonnées des graphiques sont différentes.
[7] Une difficulté provient de différences parfois significatives entre les sources. Le graphique ci-dessus est issu de : https://realclimatescience.com/2018/08/us-forest-fires-continue-well-below-average/.
[8] Les 15 années avec le plus de départs de feux sont signalées en rouge et les 15 années avec le moins de départs de feux sont signalées en bleu.
[9] L’année 1849 a conduit au vocable de « forty-niner », celui qui a participé à la ruée vers l’or en Californie en 1849.
[10] https://fr.wikipedia.org/wiki/Utilisation_du_feu_par_les_Am%C3%A9rindiens_dans_les_%C3%A9cosyst%C3%A8mes
[11] Cf. le chapitre sur les « Obligations Légales de Débroussaillement » où l’on verra que si les OLD sont efficaces pour protéger les constructions en cas de feu provenant d’une forêt voisine, elles sont au moins autant efficaces pour protéger les massifs environnants des départs de feux accidentels des résidents inconscients.
[12] lightning = foudre. Mais attention s’il est assez facile d’attribuer un départ de feu à la cause « foudre », la grande majorité des feux restent « cause inconnue, en cours d’enquête » et ne figurent donc pas dans ce graphique où seul un petit nombre a été attribué à une cause humaine.
[13] Année noire pour tous les États-Unis où plus de 3 millions d’hectares étaient déjà partis en fumée à fin août, soit 3 fois plus que l’année précédente.
[14] Les cinq plus importants ont brûlé plus de 2 millions d’acres (800.000 hectares).
[15] https://crisis24.garda.com/fr/perspectives-renseignements/perspectives/articles/saison-des-feux-de-foret-aux-etats-unis-mai-a-aout-2022.
[16] https://www.nifc.gov/nicc/sitreprt.pdf.

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