☰ Sommaire ⏮ Ch. préc. ← Sc. préc. → Sc. suiv. ⏭ Ch. suiv.
Cette brève étude des incendies de forêts en Amérique du Nord incite à faire un rapide détour vers les autres continents moins peuplés où les forêts n’échappent pas aux sévices des flammes.
L’image satellitaire ci-dessous qui montre l’étendue des feux de végétation sur les cinq continents dans une journée de janvier (c’est l’hiver dans l’hémisphère nord), est trompeuse car chaque incendie est représenté par un point rouge dont la taille est fixe, quelle que soit l’ampleur de l’incendie, et dont le diamètre est de plusieurs milliers d’hectares [1], ce qui conduit à ce que des feux modestes de quelques hectares seulement séparés de plusieurs kilomètres apparaissent contigus et font croire, par exemple, que l’Afrique équatoriale serait traversée d’Ouest en Est (7 000 kilomètres) par un gigantesque unique incendie sur une largeur Nord-Sud de plus de 1 000 kilomètres, ce qui représente une surface de 7 millions de kilomètres-carrés soit 700 millions d’hectares !!!

Carte des feux dans le Monde (journée du 8 au 9 janvier 2020) – source NASA
En outre, les mesures thermiques prises par satellite, et surtout la représentation sur cette carte, ne permettent pas de faire la différence entre feux de forêts et feux de simple végétation et encore moins de différencier les causes de leurs départs.
Néanmoins, elle interpelle car elle montre qu’aucune grande région du Globe n’est épargnée, même si, ce jour-là, notamment pour des raisons de saison d’hiver dans l’hémisphère Nord, la Chine, la Russie, l’Europe, la Californie et le Canada sont à peine concernés.
Les incendies de forêts en Australie
L’Australie est habituée aux feux de végétation, entre 10 000 et 30 000 rien que pour les seuls mois de décembre (c’est l’été austral), mais décembre 2019 a été le mois de tous les records, plus de 80 000 feux de forêts.

Nombre de départs de feux de 2014 à 2019 (Australie)
Ce qui est certain c’est que 2019 a été l’année la plus chaude des 100 dernières années en Australie.

Anomalies de températures de 1910 à 2018 (Australie)
Ce qui a fait dire à Richard Thornton, chef du centre de recherche australien des feux de bush et des catastrophes naturelles :
« C’est très difficile d’attribuer un événement particulier aux effets du changement climatique, mais la température moyenne en Australie est en ce moment supérieure d’un degré à la moyenne des dernières décennies. »
En outre, l’année 2019 a été une année particulièrement sèche. Elle a même été la moins pluvieuse depuis 1900 comme en témoigne le graphique ci-dessous sur lequel on peut cependant constater que si 1900-1970 fut une longue période en dessous de la moyenne des pluies, au contraire, depuis 1972, les précipitations ont été presque toutes les années supérieures à la moyenne sauf en 2019.

Anomalies de pluviométrie de 1900 à 2016 (Australie)
On peut en conclure que ces conditions météorologiques exceptionnelles ont rendu les feux de forêts beaucoup plus précoces et virulents tout en favorisant leur propagation.

Localisation des feux de végétation en décembre 2019 (Australie)
Au cours de ce mois noir, ce sont 84
000 kilomètres carrés qui ont été touchés par les incendies australiens, ce qui, pour fixer les idées représenterait en France un cercle centré sur Paris passant par Arras, Le Havre, Le Mans, Bourges, Troyes et Reims.
Quelles sont les causes de ces incendies ?
Plionio Sist, spécialiste de la forêt tropicale au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) a dit :
« Étant donné l’extension de ces feux, il est très probable qu’ils se soient déclenchés par une action humaine, accidentelle ou volontaire, car à l’exception de la foudre sèche, les sources naturelles d’incendie sont assez limitées, une température élevée et une faible humidité ne suffisent pas à elles seules à enflammer la végétation morte. Une étude PNAS a montré par exemple que 85 % des feux ont une origine humaine aux États-Unis. »
De son côté, le gouvernement australien pointe du doigt les politiques écologistes qui auraient engendré un mauvais entretien des espaces naturels, propice aux développements des incendies [2].
En 2019, 183 personnes ont été déférées devant la justice australienne sous l’accusation d’incendie volontaire. Les suspects ont été arrêtés dans les États du Queensland, de Nouvelle-Galles du Sud et de Victoria, d’Australie méridionale et de Tasmanie. Un phénomène qui a été multiplié par cinq au cours des 100 dernières années.
Dans le monde, l’Australie est le continent le plus sujet aux incendies, qui se déclarent lors de l’été austral, entre décembre et février. « Le feu est présent sur le continent australien depuis des millions d’années et a joué un rôle important dans la formation d’une grande partie du paysage », rappelle l’État de Victoria sur son site web [3] où l’on peut trouver une liste des grands « feux de bush » depuis 1851.
Lors du « Jeudi noir » de 1851, 5 millions d’hectares de végétation ont brûlé [4].
Historiquement, les aborigènes ont utilisé le feu pendant plusieurs milliers d’années pour régénérer la végétation, au point que cela a favorisé l’émergence de certaines plantes ayant besoin d’une chaleur intense pour libérer leurs graines. En explorant la côte en 1770, le capitaine James Cook a lui-même décrit l’Australie comme « un continent de fumée ».
L’arrivée des Européens a perturbé l’équilibre en place, avec l’abandon des pratiques de brûlage traditionnelles et une exploitation forestière sans restriction, provoquant de vastes incendies de forêt pendant la saison sèche.
Depuis 100 ans, des feux dévastateurs ont eu lieu, comme le « Black Sunday » de 1926 (60 morts), le « Black Friday » de 1939 (800 000 hectares de forêts protégées, 600 000 hectares de forêts réservées, 71 morts, 1 300 maisons détruites dans l’État de Victoria), le « mercredi des cendres » (75 morts, 157 maisons détruites) en 1983. L’épisode le plus meurtrier a eu lieu en février 2009. Lors de ce « Black Saturday », 179 personnes sont décédées dans l’État de Victoria.

Carte des surfaces de végétation incendiées en janvier 1939 (État de Victoria)
Un dossier intitulé « Prévention des feux en Australie : le savoir ancestral aborigène plébiscité » paru dans GEO [5], suite aux incendies de 2019 en Australie, mérite d’être pris en considération :
« Pendant des milliers d’années, les peuples autochtones australiens ont géré le risque incendie au moyen de brûlis qui reflétaient leur parfaite compréhension des écosystèmes, un savoir refoulé que certains, désormais, plébiscitent, après une catastrophique saison des feux de forêt.
Les brasiers reviennent chaque année sur l’immense île-continent au sortir de l’hiver austral. Mais, attisée par une très grave sécheresse, la crise des feux a été cette année d’une ampleur sans précédent, beaucoup plus précoce et virulente. Plus de 100 000 km2 de végétation dans l’est et le sud sont partis en fumée, soit une superficie plus grande que le Portugal. D’intenses précipitations ces derniers jours ont permis d’éteindre la plupart des brasiers. Mais ce genre de crise est voué à se répéter, la faute au réchauffement climatique.
D’où les appels d’une partie de la population à reconsidérer les techniques ancestrales de prévention des incendies, appelées « brûlis culturels », qui furent longtemps mises en œuvre par les aborigènes dont le savoir fut nié, au nom du progrès, dès l’arrivée des Européens au 18ème siècle.
Forts de leur solide connaissance des mécanismes naturels, les peuples autochtones pratiquaient des brûlis pour éclaircir les sous-bois et priver les forêts des branches et feuilles mortes qui, avec le retour des chaleurs n’attendent qu’une étincelle pour s’embraser.
Soigneusement contrôlés pour qu’ils ne se propagent pas à la canopée, ces feux s’inscrivaient dans une approche holistique prenant aussi en compte les espèces animales.
Ils avaient pour vertu d’organiser le paysage mais aussi de libérer de l’espace pour des plantes moins favorables aux incendies, en leur apportant en plus des cendres aidant leur croissance.
En Australie comme ailleurs, les pompiers pratiquent aussi des brûlis préventifs. Mais certains doutent de leur efficacité, en raison notamment d’un manque de compréhension des mécanismes naturels. Mal conduits, parfois à la mauvaise saison, ou pas suffisamment fréquemment, ces feux peuvent échapper à tout contrôle pour infliger des dégâts à la canopée, quand ils ne dégénèrent pas complètement en incendies. »
Les incendies de forêts en Afrique et au Brésil
Les cartes de la Nasa [6] laissent penser que les incendies de forêts en Afrique seraient plus étendus que ceux en Amazonie.
Vrai ou faux ?
Incendies de végétation
hémisphère sud
(26 août 2019) – Nasa
La thèse selon laquelle les forêts d’Afrique centrale brûleraient encore plus vite que l’Amazonie, et dans l’indifférence générale, contrairement aux incendies au Brésil qui ont enflammé les discours des grandes puissances, a même embrasé des esprits surchauffés.
C’est vrai si l’on se contente de comparer les chiffres mais, en fait, il ne s’agit pas d’incendies de même nature et leurs causes sont différentes.
Surfaces de végétation brûlée (2016-2019) dans l’hémisphère sud
La forêt du bassin du Congo est communément comparée au « deuxième poumon vert » de la planète, après l’Amazonie. Elle couvre une superficie d’environ 2 millions de kilomètres carrés dont une moitié en République Démocratique du Congo et le reste dans les pays voisins (Gabon, Congo, Cameroun et Centrafrique).
Comme l’Amazonie, les forêts du bassin du fleuve Congo absorbent des tonnes de gaz carbonique dans leurs arbres et tourbières et elles sont des sanctuaires d’espèces en voie de disparition (éléphants des forêts, grands singes…).
Mais attention, les feux observés en Afrique sur les cartes de la Nasa ne sont pas dans cette zone de forêts, mais plutôt en Angola, en Zambie… et ne sont pas des feux de forêts mais des feux de simple végétation.
En 2019, l’Angola s’est même agacé dans un communiqué des comparaisons hâtives avec le Brésil qui « peuvent conduire à une dramatisation de la situation, et une désinformation. »
Ces feux sont ordinaires en fin de saison sèche car, à cette époque de l’année, il y a des incendies provoqués par les agriculteurs en phase de préparation des terres, en raison de la proximité de la saison des pluies. En Afrique centrale, la forêt brûle essentiellement à la suite de pratiques artisanales agricoles millénaires, l’agriculture itinérante sur brûlis.
Sur la période allant du 21 juin 2019 au 20 août, il y a eu 2,5 millions de départs de feux de végétation en Afrique contre un peu plus de 575 000 en Amérique du Sud.
La déforestation est cependant une réalité en RDC [7], où seulement 9 % de la population a accès à l’électricité, et où les communautés villageoises n’ont que le bois pour faire bouillir la marmite. S’y ajoute l’exploitation d’essences menacées telles que l’Okoumé ou l’Afrormosia, mais ce n’est pas en mettant le feu aux forêts, qui sont denses et humides, dont les arbres hauts de 50 mètres ne prennent d’ailleurs pas feu, qu’on peut récolter des grumes ou du bois de chauffage.
En ce qui concerne l’Amérique du Sud, et notamment le Brésil, l’analyse est rendue difficile d’une part par manque de statistiques disponibles et d’autre part par le contexte politiquement polémique qui conduit les ONG et les médias à communiquer essentiellement sur les chiffres « records sur records » qui inquiètent ou qui mettent l’accent sur « l’exception brésilienne ».
Alors que les articles sur le nombre, certes, impressionnant, de départs de feux pullulent, il est quasiment impossible de connaître les surfaces brûlées.
Par exemple, Le Monde du 21 août 2019 titre : « Au Brésil, sécheresse et déforestation font bondir de 83 % le nombre d’incendies » et ajoute : « Entre janvier et août, 72 843 départs de feu ont été enregistrés dans le pays, notamment dans la forêt amazonienne, contre 39 759 sur la totalité de l’année 2018 », ce qui est parfaitement exact, mais il faut aller dans le cœur de l’article pour comprendre que l’année 2018 avait enregistré le plus faible nombre de départs de feux depuis 5 ans, en se gardant bien de présenter les chiffres des années précédant 2013 qui étaient peut-être eux-aussi supérieurs à ce minimum de 30 000.

Nombre d’incendies de végétation au Brésil (2013-2019)
Il est impossible de trouver dans l’article, ni dans ceux des autres journaux qui font leur Une sur le même record de + 83 %, le moindre détail sur les surfaces brûlées ni, ce qui serait utile à une analyse et à un commentaire plus objectif, leur répartition.
Mais que faire ? Le scoop, le climat, « l’anti-Bolsonaro » … priment.

Nombre d’incendies par pays d’Amérique du Sud (source NISR)
Il est réel que les chiffres fournis par le National Institute for Space Research interpellent.
Le Brésil compte pour presque la moitié des départs d’incendies de forêts du continent Sud-Américain : 74 000 sur un total de 163 000 pour toute l’Amérique latine.
Sauf que le Brésil est le premier pays en superficie d’Amérique du Sud (8,5 millions de kilomètres carrés dont 56 % de forêts), devant l’Argentine (2,8 millions dont seulement 34 % de forêts), le Pérou (1,3 dont 53 % de forêts), la Colombie (1,15 dont 53 % de forêts), la Bolivie (1,1 dont également 53 % de forêts) et le Venezuela (0,9 dont 52 % de forêts) qui, bien que 10 fois moins étendu que le Brésil, a connu seulement 3 fois moins d’incendies.

Carte géographique des États d’Amérique du Sud
Et surtout, que la superficie des forêts brésiliennes (4,8 millions de kilomètres carrés) compte pour 49 % des 9,64 millions de kilomètres carrés de forêts de l’Amérique du Sud.
Est-il donc anormal que le nombre d’incendies qui s’y déclarent pèsent 45 % du nombre total ?
Le Monde n’est pas le seul à titrer « sensationnel ».
Le même 21 août, Le Nouvel Obs titrait : « Au Brésil, la forêt amazonienne brûle, victime de la déforestation » et reprend les chiffres de 72 843 départs de feux et du +83 % en expliquant que les brûlis servent entre autres à « nettoyer des zones déjà déforestées » et en ajoutant « qu’en Amérique du Sud, le Brésil est le pays le plus touché par les feux de forêt en 2019 ».
En fait, dans leurs éditions du 21 ou du 22 août, quasiment tous les médias, sauf Courrier International qui arrondit à 72 000, font leurs choux gras des deux mêmes chiffres précis (72 843 et 83 %) dont l’émetteur déjà cité assurait cependant qu’ils étaient « précis à 95 % », ce qui signifie en arithmétique probabiliste que le bon chiffre se situe probablement dans la fourchette 69 500-76 500. La précision « 843 » prête quelque peu à sourire.
Les records se suivent et se pulvérisent.
Le 18 septembre 2020, Nature publie : « Depuis le début de l’année 2020, plus de 15 000 feux de forêt au Brésil se sont déclarés dans les zones humides du Pantanal, provoquant des dégâts d’une ampleur considérable […], les incendies sont trois fois plus nombreux qu’à la même période en 2019. »
Le 4 janvier 2021, le site www.rtl.fr annonce : « 222 798 incendies ont été recensés sur l’ensemble du territoire brésilien en 2020, soit une augmentation annuelle record de 12,7 %. La situation ne fait qu’empirer depuis l’élection en 2019 du président Jair Bolsonaro. »
La Croix cite les mêmes chiffres et fait le même commentaire concernant l’influence du président Bolsonaro en précisant que selon les experts : « Les incendies sont déclenchés principalement par des individus qui cherchent à étendre les zones de pâturage et de culture » avec le soutien du « président d’extrême droite Jair Bolsonaro, favorable à l’ouverture de zones protégées et de territoires indigènes à l’exploitation minière et agricole. »
Le 2 septembre 2022, on peut lire dans le même article de 20 Minutes : « Feux de forêts : Au Brésil, le pire mois d’août en 12 ans pour les incendies en Amazonie », « L’Amazonie brésilienne a vécu son pire mois d’août depuis 2010, avec une augmentation du nombre des feux de forêt de 18 % par rapport au même mois l’an dernier », « Pas moins de 3 358 foyers ont été identifiés pour la seule journée du 22 août, du jamais vu pour un comptage quotidien depuis septembre 2007. »
[1] Rappelons que mille hectares correspondent à un carré d’environ 3 kilomètres de côté.
[2] On retrouvera le même genre de polémique à propos du feu de La-Teste-du-Buch, Gironde, de juillet 2022.
[3] https://www.ffm.vic.gov.au/history-and-incidents/past-bushfires
[4] Soit 5 fois plus qu’en décembre 2019.
[5] https://www.geo.fr/environnement/prevention-des-feux-en-australie-le-savoir-ancestral-aborigene-plebiscite-199868
[6] La carte ci-dessus correspond au 26 août 2019. Celle présentée en tête du présent chapitre affichait les incendies du 9 janvier 2020. Elle fait ressortir une zone rouge très similaire.
[7] On estime que le couvert forestier de la RDC est passé de 67 % à 54 % du territoire entre 2003 et 2018. La RDC, qui avait pris l’engagement de stabiliser son couvert forestier à 63,5 % de son territoire, est en train de perdre ce combat.
☰ Sommaire ⏮ Ch. préc. ← Sc. préc. → Sc. suiv. ⏭ Ch. suiv.