© 2022-2026 Frédéric-Georges Roux — Cette page fait partie de l’ouvrage « Et si nos forêts ne brûlaient plus ? » — Copyright et conditions d’utilisation
☰ Sommaire ⏮ Ch. préc. ← Sc. préc. → Sc. suiv. ⏭ Ch. suiv.
Je ne sais pas comment nos enfants appelleront dans 20 ou 30 ans le feu qui a parcouru 42 000 hectares, dont probablement 37 500 hectares de forêt, en Gironde au cours de l’été 2026. Son nom officiel est le feu de Saumos, du nom de la petite commune où il est né. Mais ce que je peux dire, c’est que nous pouvons le considérer réellement comme le deuxième « mégafeu » — au sens de la presse française du terme — après celui survenu en France en 1949 qui en avait parcouru 52 000 au sud du bassin d’Arcachon. Deux communes ont été particulièrement touchées, Le Porge et Lège-Cap-Ferret.

Carte permettant de situer Saumos, Le Porge et Lège-Cap-Ferret
Le feu se déclare à Saumos vers midi le mercredi 22 juillet, sur le bas-côté de la route de l’Esquirot, sous une ligne électrique lors de travaux de débroussaillage effectués par une entreprise sous-traitante d’Enedis, dans un massif déjà placé en vigilance rouge. L’alerte est donnée à 12 h 02.

La route de L’Esquirot
À 12 h 18, les premiers pompiers sont sur place.
À 12 h 33, l’hélicoptère de reconnaissance aérienne décrit déjà la propagation vers l’ouest en direction du Porge comme exceptionnelle. Sous l’effet d’une végétation extrêmement sèche et d’un vent défavorable, le feu passe très vite du stade de feu naissant à celui de feu de massif.
À 12 h 46, 44 minutes après l’alerte, un Dash 8, arrivé le matin de Toulouse mais qui n’était pas en guet aérien armé (GAAR), décolle de l’aéroport de Mérignac, effectue le premier largage à 12 h 54, sans doute du retardant devant la tête de feu. Il effectuera douze autres largages jusqu’à sa relève vers 19 h 30, en coordination avec deux, puis quatre Air Tractor. Deux Canadair viendront compléter le dispositif aérien à 15 h 49 qui poursuivra sa mission jusqu’à 22 h.
Le SDIS avait demandé l’appui de quatre Canadair ainsi qu’un HBE lourd à 13 h 47. À 14 h 02, Nîmes-Garons lui en accorde deux Canadair sur les quatre demandés. Pélican 42 et Pélican 45 décollent de Nîmes à 14 h 24. Le transit est donné pour environ 1 h 30. Ils arrivent sur zone à 15 h 49.
Une reconstitution à partir des éléments opérationnels situe vers 13 h 18 un feu d’environ 5 ha, mais rapporte déjà des sautes de feu supérieures à un kilomètre. Les pompiers travaillent sur le foyer principal pendant que des brandons créent de nouveaux foyers un kilomètre devant eux.
En début de soirée, malgré 500 pompiers et leurs moyens terrestres, appuyés par des hélicoptères bombardiers d’eau, il avait parcouru environ 800 ha. Vers 23 h, on approchait les 1 400 ha et plusieurs milliers de personnes avaient été évacuées, notamment des campings et secteurs exposés du Porge.
Le jeudi 23, on passe d’un feu forestier à un feu d’interface « habitat-forêt ».
À 11 h 30, la préfecture annonce déjà plus de 2 400 ha, avec une progression vers Le Porge et Lège-Cap-Ferret. Quelque 10 000 personnes ont été évacuées pendant la nuit et Claouey commence à être évacué préventivement.
Dans la journée, le feu atteint les interfaces habitées de Lège. La stratégie consiste notamment à essayer de le maintenir au nord de la route du Grand-Crohot et à défendre les premières habitations.

La route de Lège-Cap-Ferret au Grand Crohot
Dans l’après-midi et la soirée, il prend une très forte intensité au contact de la zone périurbaine : les pompiers passent à une défense maison par maison. À 20 h, environ 4 800 ha ont été parcourus et les premières maisons sont détruites. Plus de 800 pompiers et 260 moyens terrestres sont alors engagés.
Le feu s’emballe. Vers 1 heure du matin le 24, malgré la lutte, le feu franchit la ligne d’appui. La Préfète décide l’évacuation progressive de toute la presqu’île, de Claouey jusqu’au Cap-Ferret.

La RD106, seule route pour évacuer la presqu’île
La RD106 devient l’axe terrestre d’évacuation et des navettes maritimes sont utilisées en complément. À 7 h 30, 8 700 ha ont été parcourus et des maisons sont détruites à Saumos, au Porge et à Lège.
L‘’accélération continue. À midi, la préfecture annonce déjà plus de 12 500 ha, 53 maisons et un camping détruits, mais l’action des pompiers a permis de sauver environ 2 000 maisons pendant la nuit.
Le samedi 25 juillet à midi, le feu, momentanément moins virulent, a parcouru environ 32 700 ha et 167 000 personnes ont déjà été évacuées préventivement.
C’est une caractéristique essentielle du sinistre : sa géométrie opérationnelle change avec les bascules de vent. Ce n’est plus simplement « un front qui avance de Saumos vers l’océan ».
Samedi 25 – dimanche 26 : feu convectif et pyrocumulonimbus
Vers 22 h le 25 juillet, le feu redouble de violence et engendre un pyrocumulonimbus, accompagné d’une activité électrique sous le nuage. La situation devient très défavorable.
Le phénomène est alors suffisamment énergétique pour que l’incendie interagisse avec l’atmosphère et génère sa propre dynamique convective.
Au 26 juillet, la surface est évaluée à 42 000 ha. Environ 220 000 personnes dans 23 communes ont été évacuées depuis le début du sinistre. Les moyens déployés sont exceptionnels : 2 500 sapeurs-pompiers, 18 moyens aériens, 1 500 militaires en appui, 1 200 policiers et gendarmes.

La D211 : un rempart pour Bordeaux
Nouvelle reprise violente dimanche 26 en soirée sur la partie est du sinistre. Cette fois, d’importants moyens terrestres sont concentrés sur la D211 afin d’arrêter la propagation et de protéger l’agglomération bordelaise.
Le feu cesse de progresser dans la nuit du 26 au 27. La météo est redevenue momentanément plus favorable et les opérations changent alors progressivement de nature : traitement des lisières, création de coupes tactiques/pare-feux et action aérienne sur les reprises. La surface totale demeure à environ 42 000 ha. On ne court plus seulement derrière un front en propagation. On commence à construire et à consolider un périmètre destiné à enfermer le feu.
Le 28, le feu est déclaré stabilisé, malgré plusieurs reprises qui deviennent alors le problème principal. Le 29, plusieurs foyers doivent être traités à Souge, Arès, Le Temple, Sainte-Hélène, Saint-Jean-d’Illac et Lanton. Mais la surface reste bloquée à 42 000 ha depuis 48 heures. Surtout, environ 130 km de coupes tactiques ont été réalisées ainsi que le début de la sécurisation de quelque 240 km de lisières.
Le 30 juillet, après une nuit relativement calme, la préfecture maintient le qualificatif de stabilisé et commence à autoriser le retour dans plusieurs communes, mais le secteur littoral, notamment vers le Grand Crohot, continuera à connaître des reprises : le 3 août, le feu est toujours fixé mais actif sur la frange littorale. Le Porge et Lège-Cap-Ferret sont alors les deux dernières communes dont la réintégration est organisée.
Le Porge est de très loin la commune la plus touchée en habitations et ses habitants estimeront qu’ils ont été les « pauvres délaissés » et que les secours ont privilégié la défense des riches villas de la pointe du Cap Ferret. Je reviendrai ci-après sur cette polémique.
Le bilan municipal fait état de 183 maisons entièrement détruites. Les destructions sont géographiquement très concentrées : le centre du bourg est largement épargné, tandis qu’une bande située à l’ouest/sud-ouest du bourg est ravagée.

Le Porge
Le secteur le mieux documenté est l’avenue du Bassin-d’Arcachon, la D3, qui quitte le bourg vers l’ouest en direction du Bassin et de Lège. Sur les 175 maisons détruites alors recensées, 52 se trouvaient sur cette seule avenue. Cela représente près de 30 % des destructions connues à cette date sur un seul axe routier.
Certaines maisons sont réduites aux murs ou aux fondations. Pour d’autres la toiture a disparu et l’intérieur a brûlé. Certaines ont été fortement chauffées ou lézardées mais l’intérieur est resté intact. Enfin, au milieu de tout cela, certaines ont été quasiment épargnées.

Le Porge : les villas du nord-ouest (carte)
Outre cette avenue qui concentre l’essentiel des destructions on peut citer le chemin de la Procession, celui de l’Archevêque et une partie de la route des Lacs.

Le Porge : les villas du nord-ouest (vue aérienne)
Cette partie du bourg, située au nord-ouest, indique bien que le feu, parti de l’Esquirot vers l’ouest, a viré vers le sud, puis vers le sud-est quand le vent a tourné et qu’il s’est alors « engouffré » dans la continuité boisée, probablement sans franchir le canal des étangs qui pourrait avoir constitué une ligne d’appui et/ou un pare-feu.
Les pompiers doivent avoir alors de sérieuses difficultés pour protéger les habitations de la route de l’Océan proches du cimetière, car elles sont quasiment en contact avec un massif boisé dense, sans moyen pour eux de se mettre en appui entre les constructions et les arbres. Il appartiendra aux enquêteurs de déterminer si les OLD avaient été pratiquées conformément aux dispositions de l’arrêté préfectoral qui les réglemente ¾ ma photographie aérienne n’étant pas datée, il n’est pas possible de savoir quel était l’état de la végétation en juillet 2026.

Le Porge : gros plan sur les villas du nord-ouest (vue aérienne)
Pour ce qui concerne les importants dégâts le long de la D3, au sud du village, il est logique et probable que le feu l’a contourné par l’est, et que le Porge a été pris en tenaille.
La carte ci-dessous montre des flèches rouges qui ne sont qu’une hypothèse de ma part et il faudra attendre la publication du dossier de Retex pour la valider ou l’infirmer.

Le Porge pris en tenaille (hypothèse)
L’analyse des pistes forestières, qui sont aussi des pare-feux historiques distants les uns des autres d’environ 500 m, me laisse penser que les « crastes » — fossés de drainage qui ceinturent Le Porge et qui sont infranchissables en conditions opérationnelles ne serait-ce que pour des raisons de sécurité, tant à pied qu’en camion, autrement que par les quelques ponts existants — n’ont pas facilité les mouvements des pompiers et de leurs engins, s’il leur a fallu passer d’un côté de la craste à l’autre quand la progression du feu l’imposait. Là encore, il faudra attendre le Retex pour conclure.
Retour sur une polémique
Pour clore ce long exposé sur cet incendie exceptionnel, il convient de dire un mot à propos de la polémique que je baptiserai « priorité aux villas des riches du Cap-Ferret ».
Pour moi le SDIS a fait tout ce qu’il fallait faire, conformément à la doctrine nationale et il est évident qu’il faut saluer haut et fort l’action de ses officiers et de ses « soldats » professionnels et volontaires, ainsi que de tous les « civils » qui ont apporté leur concours au combat qui a été gagné en dépit de la puissance de l’ennemi et des éléments naturels qui l’ont soutenu.
La ligne d’appui établie sur le garde-feu 85, pour éviter que le feu ne se propage vers la pointe du Cap Ferret et menace des dizaines de milliers de personnes (habitants permanents, commerçants ou vacanciers) et de milliers de villas construites au milieu des pinèdes, s’imposait et a montré son efficacité ¾ quand il s’agit d’arbitrer pour répartir ses moyens d’attaque, le commandant des opérations de secours doit décider en évaluant les risques et les conséquences de ses décisions, priorité à la protection des personnes puis des biens.

Le garde-feu n°85 pour protéger la presqu-île
L’évacuation des habitants par la seule voie praticable, la D106 qui relie le cap Ferret à Bordeaux, en passant par le goulot d’étranglement de Lège, n’était pas contestable, d’autant plus que ceux du Porge avaient déjà été évacués. Elle fut même complétée par quelques évacuations par bateau.
La seule question qui me reste à évaluer concerne les causes qui ont permis au feu de sauter la D106 vers le sud entre Arès et Saint-Jean-d’Illac, permettant au feu de menacer Andernos et Marcheprime, mais c’est un détail que l’enquête devrait élucider.